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  • Thomas Galliache

Duo Concarneau, sprint fou

Crise sanitaire oblige, le programme de 2020 a été bouleversé. Quelques courses ont réussi à tenir leur place, parmi elle la Duo Concarneau. J'ai couru cette course en double en Mini 6,50 aux côtés de Jules, avec qui on s'entraîne depuis plusieurs mois maintenant. Récit d'une course dense, engagée, et passionnante.


Au programme de cette régate, une boucle de 300 miles au départ de Concarneau, en double, en Mini 6,50. Si le Covid n'a pas eu raison de cette régate, tant mieux pour nous, une autre épée de Damoclès à longtemps planée sur l'évènement. La météo s'annonce sportive, peut-être dangereuse pour les 80 duos engagés.

La veille du départ, la décision tombe et l'organisateur nous annonce un départ repoussé de 48 heures et un parcours réduit : départ de Concarneau pour un tour de Belle-Île dans le sens horaire, en passant sur le retour par l'entrée de la rade de Lorient et une bouée au nord des Glénans. 115 miles, environ 20 heures de course, un grand sprint !


Le jour J, le vent a fuit le plan d'eau, le ciel est chargé de nuage. Le matin, c'es le typique crachin breton qui nous saisit. Il en faut plus pour nous refroidir, nous voilà tôt sur l'eau pour se préparer au départ.

5' 4' 3' 2' 1' top départ !


Les premières glissades juste après avoir franchi la ligne se font dans le groupe de tête. Le vent reste faible, le ciel toujours gris mais le spectacle dans le rétroviseur vaut le coup d'œil : 80 duos glissent doucement sans bruit sous spi et tentent déjà de grapiller mètre après mètre.


La course nous rattrapent vite et on profite assez peu de ce tableau qui se dessine dans notre sillage. Déjà le premier choix stratégique se fait sentir. Deux options pour atteindre l'Île de Groix : longer la côte sur un bord rapide mais avoir un angle au vent moins optimal pour la suite, ou se laisser glisser au large malgré un bord plus lent pour profiter ensuite d'une trajectoire plus rapide.

A bord, la décision est prise : accepter de perdre pour mieux gagner ensuite, direction le large. Mais la bulle de vent se referme vite sur nous et nous empêche d'avancer, tandis que nos copains et concurrents filent doucement le long de la côte. Il faut s'accrocher mentalement, ce n'est que la première situation tactique et la suite s'annonce encore piégeuse.


Le vent rentre enfin, le ciel se dégage et nous offre des conditions de navigations exceptionnelles. C'est un grand sprint vers la pointe sud de Belle-Île qui s'engage alors, en passant aux portes de la baie de Quiberon, dans 20 nœuds au portant serré. Avec Jules, on attaque au maximum pour revenir sur le groupe de tête avant de tourner Belle-Île et rester dans le match pour la suite. Le bord est engagé, très rapide avec plusieurs changements de voiles : grand gennaker, grand spi, spi medium, petit gennaker, toute la garde robe y passe, mais ça marche !


Nous revoilà dans le match, toujours à l'attaque. Au contournement de Belle-Île, l'enjeu est de tenir le petit gennaker le plus longtemps possible pour rester rapide et trouver le bon moment pour affaler et partir au près pour un long retour vers Concarneau. Le vent monte fort avec le coucher de soleil, on glisse légèrement sous la flotte pour se positionner un peu plus au large (il semble qu'on ai eu envie de grand large sur cette course !).


Autour de Belle-Île, les fonds marins remontent et lèvent une mer forte et hachée. Le bateau tape et craque à chaque vague, c'est difficile de rester précis à la barre et le vent ne fait que forcir. Dans une vague, peut-être un peu plus grosse que les précédentes, le support d'aérien (girouette et anémomètre qui donnent des informations sur le vent) en tête de mât cède. L'aérien dégringole, se fracasse sur le pont et rebondit à l'eau. Il faudra faire sans information et adapter nos voiles et nos trajectoires aux sensations !

Avec la nuit qui tombe, c'est un coup dur au moral parce qu'il devient difficile de barrer dans ces conditions sans y voir et avec la fatigue qui commence à arriver. Comme un signe, une lune rayonnante se lève et éclaire nos voiles. Moral regonflé, c'est reparti !


Sur le début de cette remontée, tout l'enjeu est de virer dans le bon timing pour pointer son étrave vers l'Île de Groix et la prochaine marque de parcours. Trop tôt, il faudra multiplier les manœuvres dans un vent peu favorable. Trop tard, c'est de la route en plus et un dévent probable au passage sous Groix. A ce jeu là, on prépare sans le savoir notre deuxième erreur stratégique.

Nous sommes rapides et on gagne des places sur le début du bord. Peut-être par gourmandise, on choisit de pousser le plus loin possible avant de virer pour gagner un maximum de terrain sur nos concurrents directs. Trop tard. On se fait à nouveau dépasser par quelques équipages pour finalement ne rien gagner sur cette portion pourtant bien démarrée !


A l'arrivée près de Lorient, le vent est un peu retombé et la mer s'est aplatie. Le froid vient se mêler au jeu, et la fatigue commence à être présente. Jules n'a dormi que quinze minutes (fermé les yeux serait plus juste !). Quant à moi, je suis scotché à la barre sans repos depuis un bon moment.

Les lumières de la côte brillent et rendent difficiles le repérage du scintillement de la bouée cardinale à contourner, qui marque l'entrée de la rade de Lorient. Un cargo en stand-by est mouillé, probablement pour la nuit, sur notre parcours.

Jules prend la barre, je me prépare à manœuvrer. Les virement s'enchaînent pour optimiser notre trajectoire pour parer la marque au plus tôt. Dans cette danse nous accompagnent nos concurrents pour un moment magique sous les projecteurs du cargo qui éblouissent la zone !


Marque parée, direction le nord des Glénans pour la prochaine et dernière marque du parcours. Il est deux heures du matin, on échange quelques mots sur la stratégie à suivre. On restera plutôt à la côte pour espérer profiter d'une rotation de vent et prendre l'avantage sur les concurrents.

"Il y a des places à gagner encore, on est dans le match" - "C'est le dernier effort, il faut tenir encore cinq heures" - "On est rapide, c'est maintenant qu'il faut tout donner".

Tout va bien à bord, motivation au zénith, on accélère !


Je me sens en forme, probablement tenu par l'adrénaline de la régate, et je laisse Jules profiter d'une petite demi-heure de sieste. A son réveil, c'est à mon tour. Vingt minutes, c'est à la fois peu et beaucoup. A mon réveil, je n'arrive pas à me réchauffer, l'humidité et le froid m'ont pénétré. Rapidement, alors que Jules barre toujours dehors, je prépare un plat lyophilisé pour se ravitailler un peu et se réchauffer. Cinq minutes plus tard, me voilà sur le pont avec un hachis parmentier brulant entre les mains. Une cuillère pour Thomas, une cuillère pour Jules, il paraît que c'est meilleur partager !


Les virements se suivent pour longer les Glénans. La lune a fini son quart mais le phare de Penfret est là pour la suppléer. Jules barre toujours, j'en profite pour observer un peu autour de moi. Pris par la régate, je n'aurai finalement que peu regarder la beauté de notre terrain de jeu. Et pourtant, le spectacle est grandiose. La côte brille de mille feux dans mon dos, alors que partout ailleurs se profilent les feux de mâts des bateaux en mer. C'est un balai de vert, rouge et blanc, bercé par la houle qui s'est adoucie, comme accompagné par une Voie Lactée qui s'est parée de ses plus beaux draps.


Fin du rêve, la dernière bouée se rapproche. Notre stratégie s'est avérée payante et nous avons progressé au classement. Il ne reste plus qu'à envoyer le gennaker, direction Concarneau. Il faut rester lucide malgré la fatigue. Quelques dizaines de minutes plus tard, la ligne est franchie, en 18ème position pour notre duo !


Côté sportif, c'est plutôt satisfaisant. Je ne vais pas me satisfaire de cette 18ème place en tant que telle, alors que nous étions rapides, mais notre première erreur juste après le départ nous coûte chère et on aura su ne rien lâcher pour toujours revenir !

C'était un excellent apprentissage avec des bords et des conditions très variées.

Enfin, et surtout, c'est toujours un immense plaisir d'être en mer, d'être sur l'eau en symbiose avec l'environnement. Ce lien avec la nature est parfois un peu oublié, mais c'est pourtant une sensation incroyablement forte que de se retrouver face à elle pour l'admirer et jouer avec elle.


On y retourne ?


Keep Sailing

Keep Dreaming