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  • Thomas Galliache

Armen Race, à la recherche du vent

Jeudi 30 mai 2019, le départ de l'Armen Race est donné. Première course au large de l'année pour moi, c'est aussi un test grandeur nature puisque je suis à la fois barreur et navigateur à bord. Récit de deux jours extraordinaires et difficiles, passionnants et éprouvants.


Dernier lever de soleil, les dauphins arriveront en nombre juste après pour un instant magique

14h30, la météo est idéale pour le départ de l'Armen Race : grand soleil, 8 nœuds (l'équivalent de 15km/h) de vent. Tout est parfait, mais les concurrents savent que cela ne va pas durer. Les prévisions annoncent des vents faiblissants jusqu'à disparaître dès le premier soir, pour ne jamais vraiment revenir durant toute la durée de la course. L'organisateur a d'ailleurs pris ses dispositions : la course est raccourcie à 220 miles nautiques et devient donc un aller retour jusqu'à une marque virtuelle au large de l'Île de Sein, extrémité ouest de la pointe bretonne, au départ de La Trinité sur Mer.


Avec un bon départ, nous arrivons à sortir de la baie de Quiberon en milieu de paquet. Une petite option tactique nous permet de remonter aux avants-postes avant la nuit. Le vent s'essouffle, les moyennes de vitesse frisent les 0 nœuds par moment. Chacun à bord essaye de faire marcher au mieux la machine, de limiter ses mouvements pour ne pas perturber le peu d'air qui s'engouffre dans nos voiles. A ce jeu là, on s'en sort assez bien puisqu'on dépasse nos plus proches concurrents en début de nuit. Plus proche de la côte qu'eux au nord de l'île de Groix, nous ne touchons pas de suite une bascule de vent, qui leur permet de s'échapper. En milieu de nuit, nous avons deux miles deux retard. Dans des vents aussi faibles, cela peut représenter deux heures de retard, mais ces conditions offrent aussi de nombreux rebondissements.


Alors que nos adversaires tentent de se recaler vers l'archipel des Glénans, nous prenons une option nord pour profiter d'une rotation de vent. Le choix est payant, le spi est enfin hissé à bord en fin de nuit et cela nous permet de recoller aux bateaux de tête.


Au petit matin, la brume tombe et le lever de soleil reste bien masqué. L'épais brouillard nous empêche même de voir nos concurrents, pourtant à vue. Il faut rester en veille permanente au cas où un croisement aurait lieu afin de ne percuter personne.


Nous sommes légèrement décalés au nord par rapport aux leaders, suite à notre option stratégique dans la nuit. En passant au travers de l'archipel des Glénans, direction la pointe bretonne, nous profitons moins du fort courant qui nous pousse sur zone et nos concurrents s'échappent devant. Le vent s'évanouit à nouveau... mais seulement pour nous. En voile, les riches deviennent souvent plus riches. Le vent nous abandonne et nos adversaires en profitent pour nous reléguer à près de 6 miles. L'addition est salée.


S'engage alors une longue course poursuite jusqu'à la marque virtuelle au large de l'Île de Sein, avec une matinée dans la brume et les cailloux le long de la côte pour profiter du courant, puis d'une après midi un peu plus ventée au large. L'enjeu est grand pour nous. Il nous faut arriver à la marque avant la renverse du courant : il est à ce moment là avec nous (il nous pousse vers la marque) et nos concurrents. S'il tourne avant que nous ayons fait demi tour à la marque, nous serons fortement ralentis pendant que les premiers pourront accélérer avec lui... Les riches sont souvent plus riches.


Nous arrivons à la marque pile à l'heure pour la renverse, mission remplie ! Nous avons même comblé une partie de notre retard avant la nuit, plus que 4 miles à reprendre. Le choix stratégique tient alors en un virement. Pour rallier la Trinité sur Mer, il faut choisir entre virer tôt pour partir au large et profiter du vent plus longtemps mais être mal positionné pour la rotation à venir, ou au contraire aller proche de la côté pour jouer la bascule dans des vents plus faibles. C'est le choix du large que nous prenons, tandis que nos adversaires jouent plus proches des côtes.


Au moment du virement, nous sommes vendredi soir, le soleil passe doucement sous l'horizon et les tenues chaudes sont de sorties à bord. Les routages nous annoncent une arrivée pour samedi en fin d'après midi.

Mais parfois, l'extra sportif prend le dessus sur la compétition. Pour des raisons personnelles, le bateau doit être à La Rochelle, son port d'attache, le dimanche soir. En arrivant à La Trinité sur Mer samedi soir, avec une météo trop faible et même en s'aidant du moteur, les délais sont trop courts. Nous prenons donc la difficile décision d'arrêter la course, pour rentrer au moteur à La Trinité sur Mer. Forcément frustrant, il faut comprendre ce choix dicté par des motifs extra sportifs, principalement professionnels. Pour l'ensemble de l'équipage, la voile reste un sport amateur et des obligations extérieures prennent parfois le dessus, même si c'est avec beaucoup de regrets que ce choix est fait.


Malgré une triste fin, cette Armen Race est, sur le plan personnel, une immense satisfaction. D'abord, le travail physique entamé au sein de Lorient Grand Large depuis octobre dernier porte ses fruits. Mon endurance et ma résistance à la fatigue ont considérablement augmenté, ce qui me permet d'être bien plus lucides des mes choix et mes actions.

Ensuite, c'était ma première expérience en tant que navigateur. Avec des conditions météorologiques compliquées, j'ai eu droit à un baptême du feu dans les règles de l'art. Il y a eu des erreurs mais je suis particulièrement satisfait de ma gestion stratégique, entre choix assumés, contrôle de flotte et gestion de la prise de risque.

Enfin, j'ai une fois encore pris un plaisir sans fin à enchaîner les jours en mer. Lorsque régate et adrénaline sont couplées à des levers et couchés de soleil exceptionnels, à des nuits étoilées et à la visite des dauphins, la définition du bonheur est rapidement trouvée.


Parce que la voile, c'est aussi ça. Du plaisir dans l'effort, des petites victoires aux saveurs d'accomplissements immenses et des émotions qui vous prennent aux tripes. Finalement, même lorsque c'est dur, on ne cherche qu'à y retourner.


Keep Dreaming

Keep Sailing